Dans Tintin et le Temple du Soleil, l’épisode de l’éclipse est central : Tintin sauve sa vie et celle de ses amis en utilisant ses connaissances astronomiques. Mais sous cette scène spectaculaire se cache un certain nombre de détails omis par le héros, qui auraient finalement pu changer drastiquement son sort.
Un peu de contexte…
Tintin et ses fidèles acolytes se retrouvent au Pérou pour tenter de délivrer le Professeur Tournesol, détenu par des descendants Incas qui l’accusent d’avoir porté un bracelet sacré. Cependant, le reporter et ses compagnons se font attraper et sont condamnés au bûcher. Alors en prison, il apprend dans un vieux journal qu’une éclipse de Soleil sera visible depuis les Andes sous peu. Ultime privilège : ils ont le droit de choisir le jour et l’heure de leur exécution. Tintin, qui ne manque pas d’un tour dans son sac, demande alors que l’exécution se déroule dans 12 jours, à 11 heures précises… pile au moment de l’éclipse…

A l’instant prévu, la Lune vient masquer le Soleil. Tintin feint d’en être le maître et terrorise les Incas, qui gracient les trois prisonniers.
Malgré ce subterfuge, on peut dire que Tintin a eu de la chance : si on regarde en détail, les probabilités que son plan fonctionne étaient en fait assez faibles.
Mais alors quels étaient les dangers de son plan ?
Si vous avez lu l’article sur les éclipses de Soleil, vous n’êtes pas sans savoir que contrairement aux éclipses lunaires, la Lune projette son ombre sur une bande très restreinte, souvent épaisse d’une centaine de kilomètres seulement. En supposant que le journal de Tintin, occidental, indiquait uniquement qu’à 11 heures une éclipse serait visible depuis les Andes, alors le petit reporter manquait cruellement de précisions… Le Pérou est un pays vaste, et selon Robert Mochkovitch, chercheur à l’Institut d’astrophysique de Paris ayant publié une analyse dans Ciel et Espace, « une erreur de 20 km sur la position peut conduire à un écart en temps d’une minute ». Or, ces minutes-là sont précieuses. D’autant plus que Tintin et ses compagnons ont marché plusieurs jours depuis la capitale péruvienne sans repère jusqu’au temple Inca, ne sachant pas exactement où ils se trouvent. Et n’oublions pas que les Incas déterminent l’heure à l’aide de cadrans solaires… pas d’une précision très aigüe ! La synchronicité dans un endroit aussi vaste, et employant des méthodes de repères temporels assez archaïques laisse perplexe sur la possibilité de réalisation du plan.
De plus, Tintin a négligé un aspect plus qu’important : la météo. Bien qu’on soit au Pérou, si le temps était plutôt nuageux, alors l’éclipse aurait été cachée, et son plan serait tombé à l’eau.
Dans Le Temple du Soleil de Hergé, Tintin, astronome amateur passionné, fait preuve d’un sang-froid et d’une remarquable confiance dans son raisonnement en s’appuyant sur l’éclipse pour se tirer d’un danger extrême ; malgré les incertitudes et les aléas inhérents à toute démarche scientifique fondée sur des données limitées, son intuition éclairée et son esprit d’analyse se révèlent décisifs.
La vraie éclipse
Si l’on suppose qu’Hergé, qui écrit en 1948, s’est inspiré d’un phénomène réel pour Tintin et le Temple du Soleil, alors une vraie éclipse semble correspondre à celle décrite : celle du 25 janvier 1944. Or, cette dernière a traversé le Pérou entre 9h et 9h30, tandis que celle du Temple du Soleil est à 11 heures.
Toujours selon ce qu’explique Robert Mochkovitch, « le lieu où a été visible l’éclipse du 25 janvier à 11 heures existe : au sud de Manaus, au cœur de l’Amazonie Brésilienne ».

D’après ses calculs, Tintin, Haddock, Milou et Zorrino auraient dû marcher plus de deux mois pour rallier Lima et ce point… assez incohérent, surtout que l’environnement de Manaus n’est pas comparable à celui du Temple du Soleil des Incas de la bande dessinée.
Si l’on se détache un peu de l’histoire…
Pour la scène si déterminante de l’éclipse, Hergé emprunte à Gaston Leroux divers éléments puisés dans son livre L’Épouse du Soleil. Il s’inspira également d’un texte du livre Christophe Colomb de C. Giardini (Dragaud, Paris, 1970) dans lequel l’auteur narre que les Espagnols réussirent à soumettre définitivement les indigènes grâce à une éclipse de Lune annoncée par un calendrier.
En effet, de nombreux ouvrages de la littérature s’inspirent d’éclipses, phénomènes si beaux et impressionnants, afin de donner une dimension scientifique à leur narration.
Mais cela peut arriver au dépend du souci scientifique : Hergé nous en offre un bel exemple ici-même.

Il est intéressant de souligner une erreur à propos de cette éclipse. En effet, l’éclipse progresse de droite à gauche alors qu’en réalité, vu que le Pérou se trouve dans l’hémisphère sud, ce phénomène devrait évoluer de gauche à droite. Cette erreur a été communiquée à Hergé par un enfant qui lui a écrit une longue lettre pour lui faire part de son mécontentement à ce sujet. Force est de constater que les éclipses ne sont pas des phénomènes si faciles à appréhender !
Toutefois, on notera la volonté de réalisme d’Hergé, qui s’inspire de phénomènes ayant réellement eu lieu pour son histoire. Même globalement, la série Les Aventures de Tintin est connue pour sa précision documentaire. Bien que son protagoniste (ni même Hergé) ne soit d’une rigueur scientifique irréprochable, l’auteur fait jouer la chance de ses personnages et utilise la connaissance scientifique comme moyen de survie. Quoi de mieux pour faire découvrir et aimer, aux enfants que nous étions (ou que nous sommes) la science de manière générale. Cette vulgarisation scientifique rend cette scène magique, et nous rappelle que les éclipses sont des phénomènes tout à fait complexes et fascinants.
Sources : tintin.com ; « L’éclipse de Tintin et le Temple du Soleil analysée par un astrophysicien » — Libération.
Crédits images : tintin.com ; ResearchGate